La littérature; un trésor de la culture chilienne

La littérature chilienne est étroitement liée aux évolutions sociales et politiques du pays, chaque génération d’écrivains s’inscrivant dans les remous de son temps.

La littérature chilienne naît avec les chroniqueurs européens qui relatent la conquête du Chili par les colons espagnols au XVIe siècle. On assiste en 1569 à la création de la première grande œuvre poétique : La Araucana écrite par Alonso de Ercilla. On peut aussi citer Arauco Domado écrit par Pedro de Oña en 1596, autre fresque épique sur la guerre d’Arauco entre les Espagnols et les Mapuches né au Chili.

Le romantisme se développe conjointement avec le mouvement d’indépendance chilien. Chaque génération se caractérise par des traits propres aux enjeux socio-économiques de l’époque. Dès 1837, les costumbristes s’appuient sur une peinture pittoresque de la société traditionnelle. Ses principaux hérauts sont Mercedes Marín del Solar, Vicente Pérez Rosales et José Joaquín Vallejo.

La Société littéraire formée en 1842 affirme les positions idéologiques des romantico-sociaux, qui accentuent la critique sociale pour appuyer une demande plus radicale de changement social. Ses plumes s’appellent José Victorino Lastarria, Salvador Sanfuentes, Martín Palma, Eusebio Lillo et Guillermo Matta. Ils ont pour projet de promouvoir l’éducation et une littérature nationale pour consolider les fondements de l’État indépendant encore jeune. Sa revue intitulée Semanario de Santiago divulgue ces principes de progrès, de libéralisme politique et de construction d’une identité nationale auprès de la classe intellectuelle chilienne.

Le réalisme naît en réaction aux grands bouleversements entraînés par la sortie de la logique coloniale et l’entrée dans le modèle capitaliste. L’auteur le plus emblématique du réalisme romantique est Alberto Blest Gana. À l’image d’un Balzac, il trace dans son roman Martín Rivas un portrait détaillé et complet de la société chilienne en 1867, puis décrit les mœurs des Chiliens exilés à Paris dans son livre Les Transplantés en 1904. Les autres écrivains réalistes sont Daniel Barros Grez, Eduardo de la Barra, Zorobabel Rodríguez, José Antonio Soffia et Liborio Brieba.

Plus sombre, le réalisme naturaliste porté par Luis Orrego Luco trace en 1914 des scènes de vie avec un accent pessimiste et un ton de regret de la vie chilienne de 1890. Nombreux sont ceux qui décrivent la dureté des faubourgs populaires, comme Augusto d’Halmar en 1902 dans Juana Lucero, Eduardo Barrios en 1917 dans Un Désaxé et Joaquín Edwards Bello en 1920 dans L’Ouvrier.

Le criollisme s’attache plus particulièrement à décrire le monde rural. On peut citer Zurzulita de Mariano Latorre qui décrit en 1920 « la lutte de l’homme de la terre, de la mer et de la forêt pour créer la civilisation dans des territoires sauvages, loin des villes ».  Baldomero Lillo évoque en 1904 les conditions de vie des mineurs de charbon dans Subterra et en 1907 celles des paysans dans Subsole. Rafael Maluenda et Fernando Santiván en sont aussi les porte-paroles.

La poésie chilienne connaît un âge d’or entre 1900 et 1925, inauguré par le groupe artistique de Los Diez créé en 1915. Figure majeure de l’époque, Gabriela Mistral devient la première femme latino-américaine à recevoir le prix Nobel de Littérature en 1945 pour son œuvre intitulée Désolation écrite en 1919. Elle s’était fait remarquer dès 1914, en remportant les Jeux Floraux de Santiago avec ses Sonnets de la mort, poèmes tragiques qui évoquent les Mapuches. On peut aussi citer Pedro Prado connu pour Les Fleurs de chardon en 1908, L’Appel du monde en 1913 et Les Oiseaux errants en 1915, ainsi qu’Angel Cruchaga pour Les Mains jointes en 1915.

En parallèle des courants criollistes et réalistes, des auteurs se démarquent par leur oeuvre plus inclinée à la fiction ; Luis Durand Pedro Prado se spécialise dans l’allégorie et Jenaro Prieto, dans la satire.  L’imaginisme est un courant littéraire créé en 1925 pour faire primer l’imagination et la sensibilité sur la réalité et la mobilisation sociale. Ses membres, Ángel Cruchaga, Salvador Reyes Figueroa, Hernán del Solar, Luis Enrique Délano et Manuel Eduardo Hübner, lance en 1928 la revue Letras pour promouvoir les échanges avec les autres domaines artistiques.

Vicente Huidobro rédige le manifeste du créationnisme Non serviam en 1914, qui vise à libérer la poésie de toute contrainte de vérité ou de réalisme. Ses œuvres L’Art de la suggestion, Le Miroir d’eau, Equatorial, Altazor ou le voyage en parachute, et Poèmes Arctiques s’inscrivent dans le mouvement d’avant-garde européenne. Une approche plus anarchiste est manifestée par Pablo de Rokha dans Le Feuilleton du Diable et Les Gémissements écrits en 1920 et 1922, tandis que Juan Guzmán Cruchaga livre une poésie plus lyrique dans Près du brasier, Le Regard immobile, Lointaine, La Fête du cœur et Eau de ciel écrits respectivement en 1914, 1919, 1921, 1922 et 1925.

De 1938 à 1943, le collectif surréaliste Mandragora, géré par Gonzalo Rojas, Teófilo Cid, Enrique Gómez Correa, Braulio Arenas et Jorge Cáceres, tisse des liens avec le surréalisme français et diffuse la revue Leit-motiv de 1942 à 1943, avec des contributions d’André Breton, Benjamin Péret et Aimé Césaire.

La victoire du Front populaire ouvre un espace d’expression inédit à la génération de 1938. À la fin des années 1930, le néocriollisme renoue avec la tendance régionaliste, qui se colore de revendications politiques sous l’influence du marxisme. Nicomedes Guzmán dénonce l’exploitation des masses populaires par une élite corrompue dans Les Hommes sombres en 1939, Le Sang et l’espérance en 1943 et La lumière vient de la mer en 1951, tandis que Gonzalo Drago évoque l’injustice des exploitations minières dans Cuivre en 1941, des fincas agricoles dans Sillons en 1948 et du service militaire dans Le Purgatoire en 1951.

Dans la même veine, on peut aussi citer les œuvres dédiées aux mines de salpêtre du Nord du Chili, avec Norte Grande de Andrés Sabella et Fils du salpêtre de Volodia Teitelboim, qui fut toute sa vie un élu actif du parti communiste chilien. Enfin, Francisco Coloane auteur de Terre de Feu et Nicasio Tangol  auteur de Cap Horn s’attachent à décrire la lutte pour la survie des hommes  de la Patagonie chilienne.

Le coup d’État de septembre 1973 qui renverse Allende marque fortement les écrivains dont beaucoup sont contraints par la dictature de s’exiler. L’événement est évoqué notamment dans Le Passage des oies publié en 1975 par Fernando Alegría, Le Sang dans la rue en 1978 par Guillermo Atías et Beaux Enfants, vous perdez la plus belle rose en 1975 par Antonio Skármeta.

La chanson populaire devient un des seuls moyens d’expressions tolérés, encore que le chanteur engagé Víctor Jara soit victime de la répression. La grande Violeta Parra, suivie de ses enfants Ángel et Isabel, ainsi que les groupes Quilapayun et Inti Illimani redonnent vie à la musique folklorique chilienne et deviennent le seul moyen de diffusion des poètes en exil comme Oscar Hahn, Waldo Rojas, Gonzalo Millán ou Pablo Neruda. Nicanor Parra, frère de la grande chanteuse de folklore Violeta Parra, publie son recueil militant intitulé Poésie et antipoésie en 1954, au moment de la dictature de Pinochet.

L’incontournable Pablo Neruda est récompensé en 1971 par un autre prix Nobel de littérature chilien pour son sublime Chant général, ainsi que sa longue trajectoire depuis Crépusculaire en 1923 et Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée en 1924. Il partage ses engagements et ses rencontres dans une autobiographie magistrale intitulée Je confie que j’ai vécu en 1974.

La scène littéraire chilienne ne cesse d’engendrer des talents internationalement célébrés. Roberto Bolaño Ávalos, prématurément disparu au sommet de son art en 1953, est reconnu pour ses romans Los detectives salvajes et 2666, ainsi que son recueil de poèmes La breve Estrella distante.

Luis Sepúlveda s’est taillé une belle réputation avec son conte intitulé Le Vieux qui lisait des romans d’amour en 1989 et Patagonia Express en 1995. Le prix national de littérature chilienne est attribué en 1990 à José Donoso pour L’Obscène Oiseau de la nuit et en 1994 à Jorge Edwards pour L’Amphitryon. Autres grands noms de la scène littéraire actuelle, Manuel Rojas connu pour Fils de voleur. Isabel Allende est une des romancières chiliennes qui connaît le plus de succès dans le monde, avec ses best-sellers La Maison des esprits ou Les Contes d’Eva Luna.