Luis Sepúlveda, le libre conteur

Écrivain de l’exil, il vit aujourd’hui en Espagne où il a créé le salon du livre ibéro-américain. Conteur et chroniqueur, il mêle souvenirs et intrigues policières, humour et nostalgie.

Né en 1949 à Ovalle, Luis Sepúlveda était étudiant en théâtre à Santiago et politiquement engagé du côté de Salvador Allende lors de la prise de pouvoir du général Pinochet en 1973. Après deux ans et demi de prison, il est libéré et assigné à résidence. Il réussit à échapper à la surveillance, vit dans la clandestinité et forme un groupe de résistance culturelle avec l’aide d’un responsable de l’Alliance française de Valparaiso. Il est repéré, de nouveau arrêté et condamné à une longue peine de prison, finalement commuée en peine d’exil avec l’aide d’Amnesty International. Il entreprend alors un long voyage en Amérique latine, et participe à une mission de l’Unesco auprès du peuple shuar d’Amazonie. Cette expédition change sa vision du monde, l’éveille à l’impact de la colonisation, objet de la mission, et à l’écologie. Des éléments qu’il mettra en scène dans Le vieux qui lisait des romans d’amour, le roman qui l’a rendu célèbre.

Après de nombreuses autres aventures, Luis Sepúlveda finit par poser ses valises à Hambourg, en Allemagne, où il s’installe de 1982 à 1996. Il est journaliste, militant de Greenpeace et continue à écrire des nouvelles, des romans, à se forger dans une littérature synthèse de sa double identité latino-américaine et européenne. Il a ensuite choisi de vivre en Espagne, à Gijón, où il a fondé le Salon du livre ibéro-américain. Il a reçu de nombreux prix littéraires, saluant un écrivain aujourd’hui reconnu dans le monde entier et traduit en 35 langues. Il a été fait chevalier des Arts et Lettres en France, et nommé docteur Honoris Causa de facultés de lettres à Toulon (France) et Urbino (Italie).

Ecrivain, conteur, chroniqueur aux multiples facettes mais au style accessible et très rythmé, Luis Sepúlveda surprend par sa créativité. Dans sa lampe d’Aladino surgissent bien des choses magiques, toutes sortes de contes en fait, de la lampe d’un commerçant de Puerto Eden, au fin fond du détroit de Magellan. La Patagonie est aussi le théâtre d’une histoire de chasseurs de baleines dans Le monde du bout du monde et d’une histoire policière dans Un nom de torero.
Les périodes troubles de l’histoire, la violence et l’injustice sont parmi ses thèmes de prédilection, comme dans Une sale histoire, dans La folie de Pinochet, compilation de chroniques qu’il a écrites pour la presse européenne au moment de l’arrestation de Pinochet à Londres, ou dans son dernier roman, L’ombre de ce que nous avons été, qui narre les retrouvailles parfois cocasses entre trois anciens opposants, oscillant entre roman policier et fable politique.
Pour cet exilé involontaire, le devoir de mémoire n’est pas un vain concept –« J’écris parce que j’ai une mémoire et je la cultive en écrivant… »– avec la nostalgie qui souvent l’accompagne: « Les anciens exilés étaient désorientés, la ville n’était plus la même, ils cherchaient leurs bistrots et tombaient sur des commerces chinois, la pharmacie de leur enfance était devenue un topless, à la place de leur vieille école il y avait maintenant un concessionnaire de voitures et le cinéma du quartier était devenu un temple des Frères pentecôtistes. » (L’ombre de ce que nous avons été, Ed. Métailié).
Mais comme d’autres écrivains chiliens de l’exil, il n’en prend pas moins du recul, n’en oublie pas l’humour, ni la fiction ou la créativité. Et la poésie, comme dans Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler: l’histoire tendre et rocambolesque d’un chat promettant à une mouette en train de mourir de couver son œuf et de s’occuper de son petit. En allégorie, l’histoire de la solidarité qu’il a rencontrée à Hambourg. Et une belle figure d’humanisme pour un conteur militant.